{"id":2863,"date":"2021-05-03T16:36:33","date_gmt":"2021-05-03T15:36:33","guid":{"rendered":"http:\/\/richardaseguin.com\/fra\/?p=2863"},"modified":"2022-03-29T14:10:28","modified_gmt":"2022-03-29T13:10:28","slug":"rollin-stone-de-muddy-waters","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/richardaseguin.com\/fra\/?p=2863","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Rollin\u2019 Stone\u00a0\u00bb de Muddy Waters"},"content":{"rendered":"<p>En f\u00e9vrier de 1950, un mois apr\u00e8s ma naissance, Muddy Waters (McKinley Morganfield, 1913-1983) est entr\u00e9 en studio pour enregistrer sa composition \u00ab\u00a0Rollin\u2019 Stone.\u00a0\u00bb L\u2019enregistrement \u00e9tait particulier\u00a0: Muddy chante et s\u2019accompagne avec une seule guitare \u00e9lectrique, rien d\u2019autre. C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de la transition du blues rural acoustique au blues urbain \u00e9lectrique, maintenant universellement connu comme le \u00ab\u00a0Chicago Blues.\u00a0\u00bb La chanson est l\u2019essence m\u00eame du d\u00e9racinement, de l\u2019ind\u00e9pendance et de l\u2019angoisse d\u2019apr\u00e8s-guerre. Comme des penseurs existentialistes, les bluesmen du vingti\u00e8me si\u00e8cle examinaient les questions du sens, des objectifs et de la valeur de l\u2019existence humaine.<\/p>\n<p>Muddy est n\u00e9 \u00e0 Rolling Fork au Mississippi et ses parents ne se sont jamais mari\u00e9s, non plus qu\u2019ils sont demeur\u00e9s ensemble, comme c\u2019\u00e9tait souvent le cas dans le Sud \u00e0 cette \u00e9poque. \u00c9lev\u00e9 par sa grand-m\u00e8re, elle l\u2019a surnomm\u00e9 Muddy quand le gar\u00e7on tra\u00eenait fr\u00e9quemment la boue de la rivi\u00e8re Mississippi dans la maison. Le \u00ab\u00a0Waters\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9 par apr\u00e8s par des amis. Sa grand-m\u00e8re s\u2019est assur\u00e9e qu\u2019il soit \u00e9lev\u00e9 dans la tradition baptiste et les chants spirituels ont repr\u00e9sent\u00e9s une partie importante de la formation de Muddy comme chanteur. Gros pour son \u00e2ge, il a commenc\u00e9 \u00e0 travailler sur une plantation \u00e0 l\u2019\u00e2ge de huit ans. Il  r\u00e9coltait le coton, les haricots, le ma\u00efs, labourait derri\u00e8re une mule et, les bons jours, conduisait un camion. Comme r\u00e9sultat, Muddy fut analphab\u00e8te toute sa vie, le genre d\u2019analphab\u00e9tisme forc\u00e9 qui \u00e9tait le destin de la plupart des hommes et femmes afro-am\u00e9ricains du Sud au d\u00e9but du 20e si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Muddy travaillait sur la plantation Stovall, qui \u00e9tait, selon la plupart, une des meilleures places \u00e0 travailler au Mississippi, bien qu\u2019encercl\u00e9e par une r\u00e9gion qui connaissait les lynchages. Stovall s\u2019\u00e9tendait sur 4 000 acres, pas d\u2019eau courante, pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, et les travailleurs \u00e9taient pay\u00e9s en certificats ou en jetons rachetables en marchandise uniquement au magasin de l\u2019entreprise. La m\u00eame pratique d\u00e9nigrante fut adopt\u00e9e par la scierie Edwards durant les premiers jours de Rockland, mon village natal. <\/p>\n<p>Plusieurs musiciens passaient par Stovall et Muddy se souvient d\u2019avoir appris \u00e0 jouer de la guitare en regardant Son House, Charley Patton et les Mississippi Sheiks, un orchestre du coin. \u00c0 dix-sept ans, Muddy \u00e9tait bien connu chez Stovall, non seulement comme bootlegger, mais aussi comme son musicien le plus populaire.<\/p>\n<p>En ao\u00fbt de 1941, Muddy a appris qu\u2019un blanc cherchait \u00e0 le rencontrer. Jamais de bonnes nouvelles, il a tout de suite pens\u00e9 qu\u2019on voulait l\u2019arr\u00eater pour ses ventes de whisky. Quand il a rencontr\u00e9 cet homme blanc, Muddy, comme tout autre Noir du Sud qui connaissait sa place, lui a demand\u00e9 \u00ab\u00a0Yassuh?\u00a0\u00bb mais l\u2019homme lui a dit de laisser faire le \u00ab\u00a0Yassuh,\u00a0\u00bb il voulait l\u2019entendre jouer de la guitare.  Cet homme blanc \u00e9tait Alan Lomax (1915-2002) qui sillonnait le Sud pour enregistrer des entrevues et des chansons pour la Archive of American Folk Song, dont il \u00e9tait le directeur, au Library of Congress \u00e0 Washington. Mais Alan Lomax n\u2019\u00e9tait pas un raciste blanc \u00ab\u00a0ordinaire.\u00a0\u00bb \u00c0 un moment donn\u00e9, Lomax a demand\u00e9 un peu d\u2019eau et a bu de la m\u00eame tasse que Muddy utilisait. Du jamais vu, dans le Sud s\u00e9par\u00e9. <\/p>\n<p>Lomax a branch\u00e9 son \u00e9quipement d\u2019enregistrement mobile, reli\u00e9 un micro dans la maison et a enregistr\u00e9 Muddy, accompagn\u00e9 parfois par d\u2019autres musiciens de la plantation tel Son Sims, un violoneux qui avait jou\u00e9 avec plusieurs bluesmen, dont le grand Charley Patton. Lomax est revenu en 1942 pour compl\u00e9t\u00e9 d\u2019autres enregistrements et les deux sessions furent publi\u00e9es en 1966 sur un disque intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Down On Stovall\u2019s Plantation.\u00a0\u00bb <\/p>\n<p>Ce disque \u00e9tait le bijou de ma collection comme jeune homme. Le son de Muddy sur ces enregistrements nous d\u00e9montre un guitariste habile et certainement un chanteur des plus puissants et \u00e9mouvants que j\u2019ai jamais entendu. Consid\u00e9rez aussi les paroles de sa composition \u00ab\u00a0Country Blues No 1,\u00a0\u00bb qui d\u00e9crivent l\u2019in\u00e9vitabilit\u00e9 du destin par \u00ab\u00a0Brooks run into the ocean\/ and the ocean runs into the sea,\u00a0\u00bb et le travail fastidieux de la plantation comme \u00ab\u00a0Minutes seem like hours\/ and the hours seem like days.\u00a0\u00bb De la po\u00e9sie naturelle et simple, tout droit de la campagne.<\/p>\n<p>Muddy pensait que ses enregistrements \u00e9taient un miracle de l\u2019\u00e8re moderne et il voulait enregistrer d\u2019autres chansons mais il savait qu\u2019il aurait \u00e0 gagner le Nord pour ce faire et que pour cela, l\u2019argent \u00e9tait n\u00e9cessaire. Il a commenc\u00e9 \u00e0 ajouter des petits boulots, jouant du blues toute la nuit pour 50 cents et un sandwich, m\u00eame pi\u00e9geant des fourrures, comme mon p\u00e8re le faisait quand notre famille d\u00e9butait. Lorsque le coton \u00e9tait hors saison, Muddy allait aux autres r\u00e9coltes, toujours le vagabondage. C\u2019\u00e9tait une affaire dangereuse. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, les policiers arr\u00eataient tous les Noirs qui voyageaient seuls et les accusaient de vagabondage. Ces hommes fournissait un travail gratuit aux fermes p\u00e9nitentiaires \u2013 les chemins du Sud se sont construits de cette fa\u00e7on. Ce fut dans ce stage d\u2019agitation et de mouvement constant que Muddy a compos\u00e9 \u00ab\u00a0Rollin\u2019 Stone\u00a0\u00bb et, comme dit le proverbe, il ne ramassait pas de mousse.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un court et infructueux s\u00e9jour \u00e0 St. Louis, Muddy a finalement d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Chicago en 1943. New York et Los Angeles \u00e9taient aussi les destinations populaires pour les Noirs du Sud qui cherchaient leur place dans un monde o\u00f9 ils \u00e9taient auparavant des esclaves. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1940, le salaire annuel moyen \u00e0 Chicago \u00e9tait 1 919 $. Au Mississippi, c\u2019\u00e9tait 439 $. Muddy a travaill\u00e9 dans des usines de verre et de papier et conduisait des camions de livraison. La nuit, il jouait dans les clubs du South Side mais l\u2019\u00e8re du jazz durait toujours et personne ne voulait entendre un chanteur de blues. En effet, personne ne pouvait entendre Muddy et sa guitare acoustique dans une salle pleine de danse, d\u2019alcool, de disputes et de bagarres. Les musiciens jouaient souvent derri\u00e8re un rideau de grillage de poulet pour se prot\u00e9ger des bouteilles de bi\u00e8re volantes. La solution est venu avec la technologie et la toute nouvelle guitare \u00e9lectrique. Muddy a vite ajout\u00e9 de la contrebasse, de la batterie, du piano et de l\u2019harmonica \u00e0 son orchestre, un des meilleurs jamais assembl\u00e9, pouvait maintenant percer les cris, le hurlement et le tumulte de n\u2019importe quelle foule.<\/p>\n<p>La gr\u00e8ve syndicale de 1942-1944 entre les musiciens et les compagnies de disques, impliquant le paiement de royaut\u00e9s, a eu trois cons\u00e9quences majeures\u00a0: le succ\u00e8s des petites compagnies de disques, le d\u00e9clin des Big Bands et la hausse en popularit\u00e9 des chanteurs. C\u2019\u00e9tait maintenant possible pour plusieurs artistes novateurs de cr\u00e9er les nouveaux sons passionnants du rhythm &#038; blues (R&#038;B). \u00c9galement, la porte \u00e9tait maintenant ouverte pour des chanteurs comme Muddy Waters.<\/p>\n<p>Les fr\u00e8res Chess, Leonard (1917-1969) et Phil (1921-2016), qui allaient jouer un r\u00f4le d\u00e9terminant dans l\u2019enregistrement et la diffusion du blues d\u2019apr\u00e8s-guerre, \u00e9taient des immigrants juifs de la Pologne qui se sont install\u00e9s \u00e0 Chicago. Les fr\u00e8res ont inaugur\u00e9 le Macomba Club et ont aussi achet\u00e9 une part dans Aristocrat Records, une entreprise en difficult\u00e9. En 1950, Aristocrat est devenu Chess Records et Chess a enregistr\u00e9 le nouveau blues \u00e9lectrique si populaire dans les bo\u00eetes du South Side. Personne connaissait la guitare \u00e9lectrique et comment l\u2019enregistrer mais c\u2019\u00e9tait une \u00e9poque d\u2019exp\u00e9rimentation magnifique et de popularit\u00e9 croissante. Chaque portier, chaque conducteur Pullman, chaque salon de coiffure et chaque barbier vendait des disques. Simultan\u00e9ment et silencieusement, des \u00e9v\u00e9nements se convoquaient comme des nuages \u00e0 l\u2019horizon et l\u2019orage parfait qui serait le Rock \u2018n Roll se dessinait in\u00e9vitablement.<\/p>\n<p>Muddy a bas\u00e9 son enregistrement de \u00ab\u00a0Rollin\u2019 Stone\u00a0\u00bb pour Chess en 1950 sur \u00ab\u00a0Catfish Blues,\u00a0\u00bb un vieux blues chant\u00e9 pendant des ann\u00e9es \u00e0 travers le Delta, mais jamais comme \u00e7a. Si j\u2019avais \u00e0 choisir une seule chanson qui personnifie le blues d\u2019apr\u00e8s-guerre, je choisirais \u00ab\u00a0Rollin\u2019 Stone.\u00a0\u00bb La chanson a donn\u00e9 son titre \u00e0 l\u2019influente revue sociopolitique \u00ab\u00a0Rolling Stone\u00a0\u00bb et, bien s\u00fbr, le nom du groupe rock The Rolling Stones. La chanson \u00e9tait aussi un puits de tonalit\u00e9s dissonantes que Jimi Hendrix a visit\u00e9 \u00e0 maintes reprises durant sa carri\u00e8re. L\u2019ann\u00e9e suivante, Muddy a enregistr\u00e9 la chanson \u00e0 nouveau, avec une instrumentation plus compl\u00e8te, et publi\u00e9e comme \u00ab\u00a0Still a Fool.\u00a0\u00bb Mon arrangement de \u00ab\u00a0Rollin\u2019 Stone\u00a0\u00bb emprunte des deux enregistrements.<\/p>\n<p>Richard S\u00e9guin &#8211; voix et guitare \u00e9lectrique<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/richardaseguin.com\/fra\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Rollin-Stone.mp3\">Rollin&rsquo; Stone<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En f\u00e9vrier de 1950, un mois apr\u00e8s ma naissance, Muddy Waters (McKinley Morganfield, 1913-1983) est entr\u00e9 en studio pour enregistrer sa composition \u00ab\u00a0Rollin\u2019 Stone.\u00a0\u00bb L\u2019enregistrement \u00e9tait particulier\u00a0: Muddy chante et s\u2019accompagne avec une seule guitare \u00e9lectrique, rien d\u2019autre. 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