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La courte et triste vie de Bix Beiderbecke

Aux États-Unis, les années 1920 sont connues comme « les années folles » mais qu’est-ce qui affolait les gens à l’époque? La fin de la première Grande Guerre? J’en doute. Les Américains n’ont participé aux combats que durant la dernière année de la guerre. Les deux choses qui affolaient les Américains durant les 1920 étaient l’alcool et le jazz.

La prohibition aux É.U. (de 1920 à 1933) a interdit la fabrication, le transport, la vente, l’importation et l’exportation de boissons alcoolisées. Ceci a mené à la contrebande (bootlegging) et les boîtes de nuit (speakeasies) où le jazz et les danses démentes de l’époque ont prospéré. La prohibition a aussi mené au crime organisé et aux bandits comme Al Capone et Dutch Schultz mais ça c’est une histoire pour un autre jour.

La maison Beiderbecke

La maison Beiderbecke

Le jazz est une institution entièrement américaine qui a pris naissance à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Pour la plupart, les artistes du jazz étaient Afro-américains, tels « Jelly Roll » Morton (Ferdinand LaMothe), Duke Ellington et Louis Armstrong. La plupart des artistes oeuvraient dans les grands centres urbains de Chicago et New York mais il y avait des exceptions. Une exception toute sa vie, Leon Bismark « Bix » Beiderbecke, né en 1903 à Davenport, au Iowa, était le plus jeune de trois enfants d’un émigrant allemand. Beiderbecke père était un riche marchand en charbon et en bois souvent absent de la maison et très autoritaire quand il y était. Par conséquent, Bix n’a jamais pu être près de son père et ce manque l’a déchiré toute sa vie.

The Original Dixieland Jazz Band

The Original Dixieland Jazz Band (et leurs animaux!)

À un très jeune âge, sa mère a encouragé son intérêt pour le piano et Bix a développé une affinité pour la musique du compositeur français Claude Debussy. Quand il avait 7 ans, les journaux de Davenport parlaient avec enthousiasme de sa remarquable oreille pour la musique, jouant au piano n’importe quel air qu’il entendait, en dépit de son manque de formation. Bix s’est dirigé vers le jazz en entendant la collection de disques de son frère aîné Burnie, surtout les pièces du Original Dixieland Jazz Band, un groupe racialement intégré de la Nouvelle Orléans qui a lancé le premier enregistrement de jazz en 1917, « Livery Stable Blues. » Cette pièce géniale, où les instruments imitent les sons d’animaux de basse-cour, a connu un énorme succès national à l’époque. Bix écoutait aussi le jazz qu’on entendait des bateaux de rivière qui descendaient la rivière Mississippi jusqu’à Davenport.

À l’école, les choses allaient moins bien. Bix avait une aversion pour l’enseignement sous toutes ses formes. On connaissait peu des troubles d’apprentissage à l’époque et son manque de succès scolaire était vu comme une déficience. Les choses ont empiré en 1912 quand Bix, atteint de la scarlatine, a dû répéter une année. De plus en plus, l’enfant se sentait aliéné.

Au secondaire, Bix jouait avec plusieurs orchestres sur un vieux cornet poqué, un don d’une voisine. En plus de sa passion pour le jazz, c’était l’ère de la prohibition et Bix a commencé à boire mais il ne pouvait pas modérer sa consommation. Ses absences s’accumulaient et ses notes plongeaient. Tous les hommes abusent de l’alcool pour la même raison – ils sont pris dans une situation intolérable et ils veulent à tout prix être ailleurs. L’alcool est facile à obtenir, peu dispendieux et très efficace à emporter les gens ailleurs.

Bix fut justement pris dans une situation intolérable en 1921 quand deux hommes l’ont vu amener une fillette de cinq ans dans un garage. De toute évidence, aucun méfait ne s’est produit mais Bix fut arrêté par la police et des accusations furent déposées. Les deux familles impliquées et la police ont décidé d’effacer tous les registres de l’incident mais le père de Bix était furieux, comme il l’était souvent, et a expédié son fils à Lake Forest, une académie militaire près de Chicago. C’étais comme donner un briquet à un pyromane. Bix s’est vite dirigé vers les clubs de Chicago, avec le jazz, la boisson et les gangsters. Il fumait constamment, victime d’une angoisse continue.

À Chicago, accompagné de son bon ami le compositeur Hoagy Carmichael, auteur des chefs-d’oeuvre « Stardust » et « Georgia On My Mind », entre autres, Bix a finalement entendu une de ses idoles jouer dans l’orchestre de King Oliver – Louis Armstrong, qui deviendrait un des plus grands artistes du 20e siècle. Durant une excursion à New York, Bix a aussi rencontré Nick LaRocca, le joueur de cornet du Original Dixieland Jazz Band dont les enregistrements avaient inspiré Bix à jouer le cornet. Bix a lui même joué dans plusieurs orchestres durant son séjour à Lake Forest mais la seule classe qu’il n’échouait pas était la musique et, même là, il n’était pas intéressé à apprendre les formalités de cette discipline, il voulait tout simplement jouer. Bix a cessé d’assister aux classes et il fut expulsé de Lake Forest en 1922.

Les Wolverines en 1924 (Bix est assis au milieu)

Les Wolverines en 1924 (Bix est assis au milieu)

Bix s’est ensuite joint à un orchestre qui jouait au Stockton Club, dans la région de Cincinnati. L’orchestre était reconnu pour sa version de « Wolverine Blues », une composition de Jelly Roll Morton, et fut connu comme le Wolverine Orchestra, le premier orchestre formé entièrement de musiciens blancs qui ne venaient pas de la Nouvelle-Orléans. À la veille du jour de l’an 1923, deux gangs se sont croisés dans une querelle sanglante au Stockton Club. La police s’en est mêlé et le Stockton Club a du fermer ses portes. Sans travail, Bix a joué avec des orchestres dirigés par Jean Goldkette, Frankie Trumbaur et Paul Whiteman. Ses meilleurs enregistrements datent de cette époque.

Enregistrement acoustique

Un enregistrement acoustique typique

Les enregistrements originaux de Bix Beiderbecke sont un trésor, une partie précieuse de ma collection, un puits où l’eau fraîche peur être revisitée indéfiniment. Pour commencer par une de ses propres compositions, voici « Davenport Blues », dédiée, bien sûr, à sa ville natale et enregistrée en 1924 sous le nom de Bix And His Rhythm Jugglers. Le processus acoustique d’enregistrement était encore utilisé à l’époque, où un énorme cornet amplifiait le son de l’orchestre pour faire vibrer l’aiguille qui gravait un disque de cire. Cette méthode fut remplacée en 1925 par encore une autre nouvelle invention, le microphone. Les mélodies joyeuses de la pièce ne laissent pas deviner le tracas intérieur du compositeur.

Davenport Blues, Bix And His Rhythm Jugglers, 1924

La performance de Bix sur « Singin’ The Blues », une composition de J. Russell Robinson, Con Conrad, Sam M. Lewis et Joe Young enregistré en 1927 sous le nom de Frankie Trumbauer And His Orchestra, est certainement une de ses plus célèbres. Son ton et son imagination sont en pleine floraison. La partie de guitare est jouée par le grand Eddie Lang, le père de la guitare jazz. En 1977, cet enregistrement fut intronisé au panthéon du Grammy.

Singin’ The Blues, Frankie Trumbauer And His Orchestra, 1927

« In A Mist », une autre composition de Bix, est la seule pièce lancée sous son propre nom et le seul solo de piano qu’il a enregistré, en 1927. C’est une pièce unique dans tout le jazz de cette époque. En effet, on doit attendre l’arrivée de Thelonious Monk, 20 ans plus tard, avant d’entendre à nouveau ces accords dissonants et ces structures chromatiques.

In A Mist, Bix Beiderbecke, 1927

Le style de Bix, concis mais chargé d’émotions, a fait de lui une célébrité, connue davantage en Europe qu’aux États-Unis. Eddie Condon, un guitariste qui a joué un rôle important dans le développement du jazz à New York, a dit que le cornet de Bix « sonnait comme une fille qui dit oui. »

L’horaire chargé de Paul Whiteman, en concerts et en enregistrements, a exacerbé l’alcoolisme de Bix. En 1928, durant une tournée à Cleveland, il a éprouvé une sérieuse dépression nerveuse. Il a dû retourner à Davenport pour récupérer. Un examen complet à l’Institut Keely à Dwight, en Illinois, a confirmé les effets néfastes de son alcoolisme. Son foie était gonflé et une inflammation des nerfs compliquait sa condition.

1929 est vite venu et tous les musiciens se sont trouvés sans travail suite à la Grande Dépression. Malheureusement, Bix ne vivait que pour la musique et il perdait donc sa seule raison de vivre. Sur son dernier enregistrement à New York en 1930, Bix a joué avec son ami Hoagy Carmichael, qui chantait pour la première fois sa nouvelle composition, « Georgia On My Mind. » En 2014, cet enregistrement fut intronisé au panthéon du Grammy.

Bix Beiderbecke

Bix Beiderbecke

Bix s’est retrouvé a New York et a loué un petit appartement dans le quartier Queens. Il a fermé la porte et il a commencé à boire sans cesse. Dans la soirée du 6 août 1931, des cris hystériques émanaient de l’appartement de Bix et son agent de location a entré chez lui pour constater ses tremblements incontrôlables. Il criait que deux Mexicains avec de longs couteaux se cachaient sous son lit. Pour le calmer, l’agent de location a regardé sous le lit et se levait pour assurer Bix qu’il en était rien quand Bix a trébuché et lui est tombé dans les bras. Un docteur d’un appartement avoisinant fut appelé mais Bix était déjà mort. Il avait 28 ans. Sa mère et son frère ont pris le train pour New York et ont fait les arrangements pour le retour du corps à sa ville natale, où il repose au cimetière Oakdale.

On en sait peu sur les amours de Bix. Les musiciens alcooliques sans contrôle n’étaient pas recherchés par les jeunes femmes qui voulaient une liaison stable. Le roman de 1938 « Young Man With A Horn », de Dorothy Baker, est vaguement basé sur la vie de Bix. Le roman est aussi la base du film de 1950 du même nom, dirigé par Michael Curtiz et mettant en vedette Kirk Douglas, Lauren Bacall et Doris Day. Une planète mineure, l’astéroïde 23457, est nommée Beiderbecke, en son honneur.

La maison Beiderbecke est maintenant un gîte pour touristes. Durant les rénovations, on a trouvé au grenier un tas de disques 78 tours, tous adressés à Beiderbecke père de son fils Bix, qui a cherché toute sa vie pour l’approbation de son père. Les disques, quelques 200 titres, étaient encore dans leurs cartons. Personne ne les avait ouverts. Personne ne les avait écoutés.

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