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« I’m Ready » de Muddy Waters

Muddy Waters

Muddy Waters

Lorsque Muddy Waters est arrivé à Chicago en 1943, tous les musiciens qui cherchaient un peu d’argent se rassemblaient au marché de la rue Maxwell. Le marché offrait toutes sortes de magasins : des épiceries, des boutiques de produits agricoles, de viande et de poisson, des textiles et des vêtements, des bijoutiers, des barbiers, des pharmacies, des prêteurs sur gages, les arrière-salles dévouées aux jeux de cartes et aux dés. C’est là que Muddy a rencontré le guitariste Jimmy Rogers et les deux hommes se sont liés d’amitié, les deux venant du Delta, les deux élevés par leurs grand-mères. Rogers a présenté Muddy à Little Walter, un jeune bolide fou qui portait déjà les cicatrices de plusieurs altercations à couteaux tirés sur sa figure. Muddy disait que Little Walter « pouvait penser deux fois pour ta une » et il a poussé l’harmonica vers des terrains inconnus. Ils ont formé un orchestre avec Baby Face Leroy à la batterie et ils ont commencé à jouer dans des clubs comme le Zanzibar, le Chicken Shack, le Purple Cat, Silvio’s et le Du Drop Inn. Rogers se souvient que les clubs étaient violents. « Un type devenait affolé et commençait une bagarre avec sa blonde. Quelqu’un était coupé, quelqu’un tiré. »

Muddy Waters Blues Band circa 1954

Muddy Waters Blues Band circa 1954

Quand le batteur « Elgin » Edmonds et le pianiste Otis Spann se sont joints au groupe, Muddy avait finalement assemblé un vrai orchestre de blues. La photo à droite nous montre Muddy, Henry Armstrong, un peintre d’enseignes qui produisait des affiches pour l’orchestre, Otis Spann au piano, Henry « Pot » Strong à l’harmonica, le batteur Elgin Edmonds en arrière-plan et Jimmy Rogers à la guitare. Tout le monde connaissait Henry Strong comme « Pot » à cause de son penchant pour un joint. Peu après que cette photo fut prise, Jimmy Rogers a conduit Pot chez lui. Muddy était parti plus tôt et y était déjà. Une querelle entre Pot, un coureur de jupons, et son épouse jalouse Juanita a fini brusquement quand elle l’a poignardé, perçant son poumon. Muddy a trouvé Pot tout ensanglanté sur le plancher de marbre du lobby, l’a enroulé dans une courtepointe et l’a conduit à l’hôpital mais Pot est décédé en chemin. Il avait 25 ans.

C’est à cette époque que le blues, auparavant une musique rurale, est devenu une musique urbaine. Les instruments électriques, et surtout la batterie, ont subjugué les foules sauvages et le rythme solide a expédié tout le monde sur le plancher de danse. Le blues était maintenant une musique de danse et sa popularité est montée en flèche.

Le joueur d’harmonica Willie Foster se souvient d’une visite à l’appartement de Muddy où Willie Dixon a répondu à la porte. Muddy se rasait dans la salle de bain et s’est sortit la tête pour demamder à Foster s’il était prêt. « Ready as anybody can be, » a-t-il répondu. Muddy et Willie Dixon se sont regardés et la pièce « I’m Ready » s’est écrite d’elle-même dans quelques jours. Un peu plus tard, le pianiste Sunnyland Slim a présenté Muddy aux frères Chess. Le premier septembre 1954, ils ont enregistré leur première session au nouveau studio Chess, ce qui nous a donné « I’m Ready. » L’enregistrement s’est fait avec Little Walter à l’harmonica chromatique, Otis Spann au piano, Willie Dixon à la contrebasse, Fred Below à la batterie, Jimmy Rogers à la guitare, et Muddy qui chante la pièce. La chanson a gagné la position 4 sur le hit parade Billboard.

Dans un article intitulé « Pop Music Rides Tidal Wave, » la revue Billboard a déclaré que le rhythm and blues n’était plus limité au public noir. Les jeunes blancs du quartier achetaient maintenant les disques usagés des juke-box, tout particulièrement les disques de Muddy Waters, Ruth Brown et Willie Mabon. La popularité du blues voyageait vers un public blanc. À Memphis, le producteur de disques Sam Philips a débuté Sun Studios et le talent qu’il enregistrait était superbe : Johnny Cash, Jerry Lee Lewis, Carl Perkins, Howlin’ Wolf et, bien sûr, Elvis Presley. Un disc jockey nommé Alan Freed (1921-1965) a fait sensation avec la musique qu’il jouait à la radio, la nommant « rock and roll, » une expression utilisée premièrement dans la revue Billboard en 1946. Par le temps que j’ai eu mes cinq ans, mon frère Gabriel, si talentueux et si généreux, m’avait introduit patiemment à la musique de son temps. En écoutant cette musique, mon monde obscur s’est consolidé et est devenu réel.

Richard Séguin – voix, guitares électriques
Alrick Huebener – contrebasse électrique
Roch Tassé – batterie

I’m Ready

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« Rollin’ Stone » de Muddy Waters

Muddy en 1950

Muddy en 1950

En février de 1950, un mois après ma naissance, Muddy Waters (McKinley Morganfield, 1913-1983) est entré en studio pour enregistrer sa composition « Rollin’ Stone. » L’enregistrement était particulier : Muddy chante et s’accompagne avec une seule guitare électrique, rien d’autre. C’était le début de la transition du blues rural acoustique au blues urbain électrique, maintenant universellement connu comme le « Chicago Blues. » La chanson est l’essence même du déracinement, de l’indépendance et de l’angoisse d’après-guerre. Comme des penseurs existentialistes, les bluesmen du vingtième siècle examinaient les questions du sens, des objectifs et de la valeur de l’existence humaine.

Muddy est né à Rolling Fork au Mississippi et ses parents ne se sont jamais mariés, non plus qu’ils sont demeurés ensemble, comme c’était souvent le cas dans le Sud à cette époque. Élevé par sa grand-mère, elle l’a surnommé Muddy quand le garçon traînait fréquemment la boue de la rivière Mississippi dans la maison. Le « Waters » a été ajouté par après par des amis. Sa grand-mère s’est assurée qu’il soit élevé dans la tradition baptiste et les chants spirituels ont représentés une partie importante de la formation de Muddy comme chanteur. Gros pour son âge, il a commencé à travailler sur une plantation à l’âge de huit ans. Il récoltait le coton, les haricots, le maïs, labourait derrière une mule et, les bons jours, conduisait un camion. Comme résultat, Muddy fut analphabète toute sa vie, le genre d’analphabétisme forcé qui était le destin de la plupart des hommes et femmes afro-américains du Sud au début du 20e siècle.

Muddy travaillait sur la plantation Stovall, qui était, selon la plupart, une des meilleures places à travailler au Mississippi, bien qu’encerclée par une région qui connaissait les lynchages. Stovall s’étendait sur 4 000 acres, pas d’eau courante, pas d’électricité, et les travailleurs étaient payés en certificats ou en jetons rachetables en marchandise uniquement au magasin de l’entreprise. La même pratique dénigrante fut adoptée par la scierie Edwards durant les premiers jours de Rockland, mon village natal.

Plusieurs musiciens passaient par Stovall et Muddy se souvient d’avoir appris à jouer de la guitare en regardant Son House, Charley Patton et les Mississippi Sheiks, un orchestre du coin. À dix-sept ans, Muddy était bien connu chez Stovall, non seulement comme bootlegger, mais aussi comme son musicien le plus populaire.

En août de 1941, Muddy a appris qu’un blanc cherchait à le rencontrer. Jamais de bonnes nouvelles, il a tout de suite pensé qu’on voulait l’arrêter pour ses ventes de whisky. Quand il a rencontré cet homme blanc, Muddy, comme tout autre Noir du Sud qui connaissait sa place, lui a demandé « Yassuh? » mais l’homme lui a dit de laisser faire le « Yassuh, » il voulait l’entendre jouer de la guitare. Cet homme blanc était Alan Lomax (1915-2002) qui sillonnait le Sud pour enregistrer des entrevues et des chansons pour la Archive of American Folk Song, dont il était le directeur, au Library of Congress à Washington. Mais Alan Lomax n’était pas un raciste blanc « ordinaire. » À un moment donné, Lomax a demandé un peu d’eau et a bu de la même tasse que Muddy utilisait. Du jamais vu, dans le Sud séparé.

Muddy avec Son Sims

Muddy avec Son Sims en 1941

Lomax a branché son équipement d’enregistrement mobile, relié un micro dans la maison et a enregistré Muddy, accompagné parfois par d’autres musiciens de la plantation tel Son Sims, un violoneux qui avait joué avec plusieurs bluesmen, dont le grand Charley Patton. Lomax est revenu en 1942 pour complété d’autres enregistrements et les deux sessions furent publiées en 1966 sur un disque intitulé « Down On Stovall’s Plantation. »

Down On Stovall's Plantation

Down On Stovall’s Plantation

Ce disque était le bijou de ma collection comme jeune homme. Le son de Muddy sur ces enregistrements nous démontre un guitariste habile et certainement un chanteur des plus puissants et émouvants que j’ai jamais entendu. Considérez aussi les paroles de sa composition « Country Blues No 1, » qui décrivent l’inévitabilité du destin par « Brooks run into the ocean/ and the ocean runs into the sea, » et le travail fastidieux de la plantation comme « Minutes seem like hours/ and the hours seem like days. » De la poésie naturelle et simple, tout droit de la campagne.

Muddy pensait que ses enregistrements étaient un miracle de l’ère moderne et il voulait enregistrer d’autres chansons mais il savait qu’il aurait à gagner le Nord pour ce faire et que pour cela, l’argent était nécessaire. Il a commencé à ajouter des petits boulots, jouant du blues toute la nuit pour 50 cents et un sandwich, même piégeant des fourrures, comme mon père le faisait quand notre famille débutait. Lorsque le coton était hors saison, Muddy allait aux autres récoltes, toujours le vagabondage. C’était une affaire dangereuse. À l’époque, les policiers arrêtaient tous les Noirs qui voyageaient seuls et les accusaient de vagabondage. Ces hommes fournissait un travail gratuit aux fermes pénitentiaires – les chemins du Sud se sont construits de cette façon. Ce fut dans ce stage d’agitation et de mouvement constant que Muddy a composé « Rollin’ Stone » et, comme dit le proverbe, il ne ramassait pas de mousse.

Après un court et infructueux séjour à St. Louis, Muddy a finalement déménagé à Chicago en 1943. New York et Los Angeles étaient aussi les destinations populaires pour les Noirs du Sud qui cherchaient leur place dans un monde où ils étaient auparavant des esclaves. À la fin des années 1940, le salaire annuel moyen à Chicago était 1 919 $. Au Mississippi, c’était 439 $. Muddy a travaillé dans des usines de verre et de papier et conduisait des camions de livraison. La nuit, il jouait dans les clubs du South Side mais l’ère du jazz durait toujours et personne ne voulait entendre un chanteur de blues. En effet, personne ne pouvait entendre Muddy et sa guitare acoustique dans une salle pleine de danse, d’alcool, de disputes et de bagarres. Les musiciens jouaient souvent derrière un rideau de grillage de poulet pour se protéger des bouteilles de bière volantes. La solution est venu avec la technologie et la toute nouvelle guitare électrique. Muddy a vite ajouté de la contrebasse, de la batterie, du piano et de l’harmonica à son orchestre, un des meilleurs jamais assemblé, pouvait maintenant percer les cris, le hurlement et le tumulte de n’importe quelle foule.

La grève syndicale de 1942-1944 entre les musiciens et les compagnies de disques, impliquant le paiement de royautés, a eu trois conséquences majeures : le succès des petites compagnies de disques, le déclin des Big Bands et la hausse en popularité des chanteurs. C’était maintenant possible pour plusieurs artistes novateurs de créer les nouveaux sons passionnants du rhythm & blues (R&B). Également, la porte était maintenant ouverte pour des chanteurs comme Muddy Waters.

Les frères Chess, Leonard (1917-1969) et Phil (1921-2016), qui allaient jouer un rôle déterminant dans l’enregistrement et la diffusion du blues d’après-guerre, étaient des immigrants juifs de la Pologne qui se sont installés à Chicago. Les frères ont inauguré le Macomba Club et ont aussi acheté une part dans Aristocrat Records, une entreprise en difficulté. En 1950, Aristocrat est devenu Chess Records et Chess a enregistré le nouveau blues électrique si populaire dans les boîtes du South Side. Personne connaissait la guitare électrique et comment l’enregistrer mais c’était une époque d’expérimentation magnifique et de popularité croissante. Chaque portier, chaque conducteur Pullman, chaque salon de coiffure et chaque barbier vendait des disques. Simultanément et silencieusement, des événements se convoquaient comme des nuages à l’horizon et l’orage parfait qui serait le Rock ‘n Roll se dessinait inévitablement.

Muddy a basé son enregistrement de « Rollin’ Stone » pour Chess en 1950 sur « Catfish Blues, » un vieux blues chanté pendant des années à travers le Delta, mais jamais comme ça. Si j’avais à choisir une seule chanson qui personnifie le blues d’après-guerre, je choisirais « Rollin’ Stone. » La chanson a donné son titre à l’influente revue sociopolitique « Rolling Stone » et, bien sûr, le nom du groupe rock The Rolling Stones. La chanson était aussi un puits de tonalités dissonantes que Jimi Hendrix a visité à maintes reprises durant sa carrière. L’année suivante, Muddy a enregistré la chanson à nouveau, avec une instrumentation plus complète, et publiée comme « Still a Fool. » Mon arrangement de « Rollin’ Stone » emprunte des deux enregistrements.

Richard Séguin – voix et guitare électrique

Rollin’ Stone

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