« Like a Rolling Stone » de Bob Dylan

Bob Dylan à Newport, 1965

Bob Dylan à Newport, 1965

J’étais un enfant très heureux. J’ai grandi dans une grande famille stable, dans un milieu rural, jouant dehors avec plein d’amis. J’ai réussi à endurer la perte de mes grand-parents et même de mon frère Gabriel, tant bien que mal. Par contre, à partir de la Crise des missiles cubains en octobre 1962, je n’ai pas si bien enduré l’existence de dirigeants politiques étrangers qui menaçaient la survie de tout sur cette planète. J’ai commencé à haïr ces gens inconnus qui interféraient avec ma vie parfaite, comme s’ils avaient la permission de decider du sort des autres. Je ne voulais pas cette vie et, pour la première fois, j’étais malheureux. Et les choses ont empiré.

Je commençais mon secondaire quand Oswald a tué Kennedy. Ruby a tué Oswald et il est mort par après d’une embolie pulmonaire à l’hôpital Parkland de Dallas, la même place où Kennedy et Oswald sont morts. Ensuite, James Earl Ray a tué Martin Luther King Jr. et Sirhan Sirhan a tué Bobby Kennedy, les deux en 1968. J’étais (et je suis toujours) conscient que je vivais à côté d’une nation de barbares. Toute nation où les citoyens peuvent légalement porter des armes est, par définition, une nation de barbares. Je remercie la providence qu’elle n’a pas tué son plus sévère critique, un homme qui a vécu assez longtemps pour faire une vraie différence – Bob Dylan.

Je suivais Bob Dylan parce qu’il parlait de tout ce qui me rendait anxieux. En 1962, « Blowin’ in the Wind » est devenu l’hymne du Mouvement des droits civiques. En 1963, le raciste Byron De La Beckwith a assassiné Medgar Evars, un militant Afro-américain des droits civiques. En réponse, Dylan a chanté « Only a Pawn in Their Game » à la Marche de la liberté sur Washington, où Martin Luther King Jr. a prononcé son fameux discours « I have a dream. » Toujours en 1963, Dylan a publié « A Hard Rain’s A-Gonna Fall », un avertissement sinistre à propos de l’escalade de la course aux armements. La violence et les manifestations étaient partout en 1964 quand il a publié l’album « The Times They Are A-Changin’ », un euphémisme évident.

Dylan n’a jamais cherché la célébrité et l’adulation qui l’encerclaient chaque heure de chaque jour. Une génération entière de jeunes gens éduqués s’attendait qu’il soit le sauveur de leur existence troublée mais Dylan a toujours été un outsider. Tandis que l’industrie complète de la musique, de The Byrds à Mitch Miller, de Harry Belafonte à Duke Ellington, voulait un morceau de Dylan en enregistrant des centaines de versions de ses pièces, il progressait dans une direction différente, sa musique en marche graduellement vers un son blues intensifié par l’addition d’instruments électriques. Tout a commencé avec « Bringing It All Back Home », un album publié au début de 1965 qui mélangeait ses superbes compositions acoustiques avec quelques pièces électriques qui annonçaient un nouveau Dylan, un parolier exceptionnel dont la conscience semblait être en explosion.

Dylan est revenu d’une tournée épuisante de l’Angleterre (voir « Don’t Look Back » (1965), le documentaire de D.A. Pennebaker) et est entré en studio en juin 1965 pour enregistrer « Like a Rolling Stone. » La pièce a traversé des tempos différents, plusieurs pages de paroles, une signature rhythmique d’essai de ¾ et un bon nombre de musiciens, les plus célèbres étant Mike Bloomfield et Al Kooper. Bloomfield, le guitariste puissant de la Paul Butterfield Blues Band que Dylan a qualifié de meilleur guitariste qu’il avait entendu, fut un choix facile. Al Kooper, un guitariste de 21 ans fut invité à participer par le producteur Tom Wilson. Quand Kooper a entendu Bloomfield jouer, il a remis sa guitare dans son étui et déménagé à la chambre de contrôle! Lorsque Wilson a changé un musicien de l’orgue au piano, Kooper a truqué Wilson à croire qu’il avait la partition d’orgue parfaite pour cette chanson. Wilson s’est moqué de lui mais n’a pas dit non et quand Dylan l’a entendu jouer, il a dit à Wilson d’augmenter le volume de l’orgue. Wilson a protesté, disant que Kooper ne savait pas jouer l’orgue mais Dylan a gagné et la partition d’orgue la plus célèbre de la décennie fut née.

Suite aux inquiétudes des départements de ventes et de commercialisation à propos de la longueur sans précédent de 6 minutes pour la pièce et le son rock bruyant, Columbia Records a initialement rejeté « Like a Rolling Stone. » Un acétate superflu de la chanson s’est trouvé dans une disco de New York, où les demandes de la foule l’ont vite complètement usé. Le 20 juillet 1965, « Like a Rolling Stone » fut publié sur la face A d’un single avec le bijou acoustique « Gates of Eden » sur la face B.

Alrick Huebener

D’après Acclaimed Music, un agrégateur de critiques, « Like a Rolling Stone » est la chanson la plus acclamée de tous les temps, statistiquement. Le magazine Rolling Stone la place première dans leur liste des 500 meilleures chansons de tous les temps. En 2014, le manuscrit original des paroles de la chanson fut vendu aux enchères pour 2 millions, un record mondial pour un manuscrit de musique populaire. Dans une entrevue sur Radio Canada Montréal, Dylan a dit que la création de la pièce fut une percée, qu’elle avait changé sa perception de la direction de sa carrière.

J’avais 15 ans quand j’ai entendu « Like a Rolling Stone » pour la première fois. Je marchais dans la cafétéria à l’école, une radio jouant à l’arrière, quand le premier coup de snare, que Bruce Springsteen a décrit comme « le son de quelqu’un qui donne un coup de pied dans la porte de ton esprit », a sonné, suivi de l’orgue sublime de Al Kooper. J’ai figé sur place et je n’ai pas bougé pendant 6 minutes.

Immédiatement après la parution de « Like a Rolling Stone », Dylan a entamé une tournée sur trois continents. Il fut hué, menacé et pris d’assaut partout où il a joué. Pourquoi? L’orchestre jouait des instruments électriques. La dynamique entre une performance acoustique et une électrique est opposée. Pour un concert acoustique, la direction est vers l’artiste, le public écoute attentivement et il existe un lien personnel avec l’artiste. Rien de cela se perpétue dans une performance électrique. La direction est vers le public, bruyant, agressif et imposant. Dans le cas de Dylan, le lien personnel avec le public a cessé d’exister, ce qui fut perçu comme une trahison.

Roch Tassé

Au Festival Folk de Newport, Pete Seeger a menacé de couper les fils des amplificateurs et Dylan fut hué de l’estrade après trois pièces. On l’a cajolé pour qu’il revienne sur scène, guitare acoustique en main, pour jouer « It’s All Over Now, Baby Blue », un choix prophétique. Au stade de tennis Forest Hills à New York, le public l’a hué et a chargé l’estrade. Cette période démente est parfaitement captée dans le documentaire « No Direction Home » de Martin Scorsese, le titre tiré des paroles de « Like a Rolling Stone. » On démontre clairement que Dylan était devenu un artiste de plus en plus frustré et désespéré face à un public insensible et des médias insensés. Il parle d’en avoir assez et de tout cesser pendant un certain temps. Le hasard a voulu que Dylan n’ait pas à prendre cette décision. De retour à la maison, Dylan a fini un autre chef d’oeuvre avec l’enregistrement de l’album « Blonde On Blonde », mais fut impliqué dans un sérieux accident de motocyclette le 29 juillet 1966. Le mystère embrouille l’incident. Aucun rapport de police ne fut déposé. Dylan ne s’est jamais présenté à un hôpital. Il a passé trois mois dans une chambre au troisième étage chez un docteur de sa connaissance.

Dylan a continué à composer et enregistrer mais sa musique n’a jamais été la même. Différente mais toujours géniale – « All Along the Watchtower », tirée de l’album « John Wesley Harding » en 1967, a fait de Jimi Hendrix un nom très connu. Par contre, Dylan n’est pas retourné en tournée pendant huit ans.

Comme toujours, mes remerciements vont à Roch et Alrick, deux des meilleurs musiciens que j’ai été assez chanceux de connaître.

 

Richard Séguin – voix, guitares acoustiques à 6 et 12 cordes, guitares électriques, guitare MIDI (orgue)
Alrick Huebener – contrebasse
Roch Tassé – batterie

 

Like a Rolling Stone

posted by R.A.Seguin in Non classé and have Commentaires fermés sur « Like a Rolling Stone » de Bob Dylan