« My Father’s House » de Bruce Springsteen

Bruce Springsteen

Bruce Springsteen

L’album de 1982 de Bruce Springsteen intitulé « Nebraska » a commencé par une mesure de contrôle des coûts afin de réduire le temps de studio nécessaire à son E Street Band pour créer de nouvelles chansons. Initialement, Springsteen a enregistré des démos pour l’album chez lui avec un magnétophone 4 pistes. En écoutant les résultats, le consensus était que les chansons étaient très personnelles et que l’essence folk simple et intense présente sur les cassettes élémentaires ne pouvait pas être reproduite ou égalée dans le studio avec la sorte de rock & roll fougueux et expansif que l’E Street Band produisait. Springsteen a alors décidé que ces histoires étaient mieux racontées par un homme, une guitare. C’était une décision audacieuse de sortir les enregistrements initiaux tels quels.

La chanson-titre « Nebraska » fait référence à Charles Starkweather, qui a tué de façon insensée onze personnes au Nebraska et au Wyoming entre décembre 1957 et janvier 1958, alors qu’il avait 19 ans. Pendant sa frénésie, Starkweather était accompagné de sa petite amie de 14 ans, Caril Ann Fugate. La chanson donne certainement le ton pour le reste de l’album : plusieurs des chansons sont dures, violentes et pleines de désespoir. D’autres, comme « My Father’s House », sont profondément personnelles et s’inspirent du passé de Springsteen, en particulier de sa relation compliquée avec son père.

Ben Harper

Ben Harper

En 2009, plusieurs artistes se sont produits au Centre Kennedy à Washington D.C. pour honorer la vie et la musique de Bruce Springsteen. Au cours des cérémonies, Jon Stewart a fameusement déclaré : « Je crois que Bob Dylan et James Brown ont eu un bébé. Et ils ont abandonné cet enfant sur le bord de la route, entre les échangeurs de sortie de 8A et 9 sur l’autoroute du New Jersey. Cet enfant est Bruce Springsteen. »  Ben Harper a également interprété une version abrégée de « My Father’s House » qui a laissé l’auditoire soit stupéfait ou en larmes. J’ai emprunté ici quelques parties de la brillante interprétation de Harper.

La maison de mon père

La maison de mon père

« My Father’s House » a une signification particulière pour moi et notre famille. Ma sœur Diane est née à la fin de 1951 et mon père savait déjà que sa maison louée à côté d’Annie Powers, le célèbre médecin de notre ville, ne pourrait plus accueillir neuf personnes. Nous serions maintenant six enfants et mon grand-père Villeneuve était également de la famille. Mon père a commencé à construire une maison de sa conception, avec l’aide d’amis, de relations et de voisins, comme cela se faisait dans notre communauté francophone à l’époque. Nous avons emménagé dans notre nouvelle maison en 1952.

Mon enfance, lorsque j’ai grandi dans la maison de mon père, dans notre petite collectivité, était aussi parfaite que n’importe quelle enfance. Nous étions à l’aise. Mes parents avaient leur chambre au rez-de-chaussée et tout les autres dormaient en haut. Mes deux sœurs avaient leur propre chambre, tout comme mon grand-père, et les quatre garçons partageaient une grande chambre avec deux lits doubles – les garçons aînés, Jean-Guy et Gabriel dans un lit, mon frère Robert et moi dans l’autre. Je me sentais toujours en sécurité.

Mon grand-père était un homme d’un autre monde, un contemporain de Wyatt Earp, Jesse James et Mark Twain. Il était aussi fort qu’un boeuf et aussi imposant que les grands pins dans notre cour. Il était gentil et nous construisait des jouets en bois dans l’atelier de mon père au sous-sol. Sa présence impressionante et silencieuse reste toujours avec moi et j’ai écrit une pièce instrumentale en son honneur, que vous pouvez entendre en cliquant ici.

Jean-René Séguin

Jean-René Séguin

Mon père, Jean-René Séguin (1908-1975), était un homme de la Renaissance. Né à Rockland, il a commencé à travailler à l’âge de douze ans, essayant de venir en aide aux besoins de sa famille. C’était le sort de beaucoup de garçons à cette époque. Mon père se levait tôt, déjeunait et marchait jusqu’à la rivière des Outaouais où il avait une chaloupe amarrée sur la rive. Il traversait la rivière, ancrait son bateau et travaillait toute la journée dans l’industrie forestière à Thurso, abattant des arbres et faisant tout autre travail nécessaire. À la fin de la journée, il regagnait le bord ontarien de la rivière et rentrait chez lui pour un souper tardif. On lui payait un dollar par jour.

Même s’il n’avait qu’une éducation de sixième année, mon père comprenait mystérieusement les mathématiques, la trigonométrie et l’algèbre. Il produisait régulièrement des plans pour de nombreux constructeurs locaux et ses plans répondaient toujours à toutes les normes provinciales, à une fraction du coût qu’aurait chargé un architecte professionnel. Il était le seul en ville qui pouvait construire un escalier, une opération très compliquée, la formule impliquant la relation entre les angles inclinés, les angles horizontaux et la hauteur. Son atelier comprenait un tour et il y produisait des choses étonnantes, allant des pieds de table élégants et courbés aux bols à salade en bois bicolore. Il ne s’arrêtait à rien pour prendre soin de sa famille, allant jusqu’au piégeage pour les fourrures. Notre sous-sol avait souvent des fourrures qui séchaient sur des formes en bois et il y avait même au sous-sol une peau d’ours entière que mon frère Robert enfilait pour m’effrayer. Il s’est même intéressé à la taxidermie pour divers clients. Pour sa détente, il construisait des locomotives à l’échelle, installées sur une planche de contre-plasqué, avec des châteaux d’eau, des tunnels, des ponts et des dépôts, le tout fait à l’échelle.

Tous les membres de notre famille ont été chanceux d’avoir un père comme le nôtre. Je joue « My Father’s House » à sa mémoire.

Richard Séguin – voix, guitares acoustiques, mandoline

My Father’s House

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